JULTRANE PLAYS MILES & JOHN à l’occasion du centenaire de JOHN COLTRANE et MILES DAVIS à JAZZ IN MARCIAC
Dans cet entretien inédit, on découvre la genèse d’un parcours musical hors du commun, marqué très tôt par une sensibilité exceptionnelle au jazz. Dès l’enfance, Julien développe un lien profond avec la musique de John Coltrane, qui devient une véritable source d’inspiration et presque une vocation. À travers ses souvenirs, ses influences et ses expériences marquantes, il raconte la construction progressive de son identité artistique. Entre passion, spiritualité et transmission, ce témoignage éclaire le chemin d’un musicien habité par sa mission.
Franck : Commençons par l’origine de ton projet. Comment tout cela a-t-il commencé, puisqu’apparemment ça a commencé très, très tôt ?
Julien : Au commencement, c’est que je chantais avant de parler.
Ça, c’est ma mère qui me l’a dit. Ensuite, elle m’a raconté que, quand j’étais vraiment tout petit, j’avais genre 10 ou 11 mois, donc c’était un peu avant mes 1 an. J’étais dans mon parc et, comme tous les gamins, des fois, j’avais des moments un peu d’agacement, d’énervement. Et en fait, elle mettait souvent du jazz à la maison, mais quand elle mettait Coltrane, ça me calmait instantanément. C’est-à-dire que c’était un peu comme un médicament, comme un tranquillisant pour moi. C’était instantané : je me calmais tout de suite.
Franck : C’était apaisant ? T’as senti que tu aimais cette musique déjà très tôt ?
Julien : Directement. Puis j’étais extrêmement sensible au saxophone.
Quand je n’étais pas encore né, quand il y avait du saxophone, je bougeais dans le ventre de ma mère. Ça, c’est ma mère et mes parents qui me l’ont raconté. Il y a une autre anecdote que je peux te raconter, qui va beaucoup te plaire, je pense. C’est en mars 88, il y a eu un concert de Roy Haynes à Aix-en-Provence. Ma mère était enceinte de 7 mois. Roy Haynes touche le ventre de ma mère et lui dit, en anglais : « Lui, ce sera un garçon et ce sera un grand musicien, et on va en entendre parler plus tard ! »
Donc ça, c’est quand même des trucs qui sont…
Franck : Prophétiques… !
Julien : Qui sont réels et quand même assez impressionnants. Parce que Roy Haynes disant ça à mes parents, tu vois… Et mon père dansait avec Dee Dee Bridgewater. Moi, j’étais pas né, donc ça, c’est les prémices.
Et puis après, moi, je me souviens : mon premier souvenir de vie réelle, c’était quand j’avais deux ans. C’était l’automne, et on écoutait Kind of Blue avec ma mère, à la maison. Et dès que Coltrane arrivait, ça me mettait dans un état de transe. Je me rappelle vraiment de cet état, et à chaque fois, depuis ce jour-là, je voulais remettre toujours les mêmes solos. Toujours, toujours. Je voulais revenir en arrière : je lui demandais de remettre en arrière, d’écouter 10 fois, 20 fois, 30 fois les mêmes choses.
Julien:
Deux ans après, je me suis mis à la flûte à bec, donc j’avais 4 ans, mais ça a été très rapide. Et là, j’écoutais en boucle un solo de sax qui m’a vraiment marqué. C’est le concert du 20 mars 1960 ou 61, je ne sais plus, je crois que c’est 60, avec Miles et Coltrane. Et le solo de So What, où il y a un break — pour moi, c’est le plus beau break de l’histoire du jazz. T’as Miles qui fait (chant), puis Coltrane qui rentre (chant), commence son solo très lyrique, très posé, puis là il fait un solo tellement… violent — parce que c’est quand même le mot — qu’il se fait siffler. Les gens ne comprennent pas ce qu’il se passe. Ils n’ont pas conscience qu’ils sont en train de vivre un moment qui restera gravé dans l’histoire du jazz. Ils découvrent le jeune homme en colère, avec un langage complètement différent de Miles.
Moi, ça m’a vraiment interpellé. Je m’en rappelle : ça m’a tellement marqué que ma flûte à bec — qui est encore à la maison — que j’ai tellement jouée que j’ai mordu le bec. Il y a encore les traces de mes dents. J’essayais de refaire, note pour note, les solos de Coltrane.
Et à partir de là, ma bio est lancée. Je sais déjà que je veux faire du saxophone. Donc je demande à mes parents : « Est-ce que je peux faire du sax ? » Et ils me disent : « Bah non, tu es trop petit… » Donc, je suis très frustré.
À l’âge de 8 ans, je commence le saxophone. J’avais tout écouté, mais dès que je revenais à Coltrane… c’était incroyable.
Franck : Oui, pour le coup, on peut dire que tu es vraiment tombé dans la marmite… C’est étonnant, c’est très rare… parce qu’à cet âge-là, on n’écoute pas Coltrane, ou très peu.
Julien : À 10 ans, je connaissais déjà A Love Supreme, Olé, Africa Brass, Spiral. Je connaissais toutes les versions par cœur…
Franck : C’est-à-dire que tu pouvais le jouer ?
Julien : Le jouer, non, parce que j’étais trop jeune. Mais par contre, je le connaissais par cœur. Je chantais tous les solos. Le jouer, non, quand même pas. Ça, c’est venu beaucoup plus tard, vers 15 ans.
Franck : Oui, c’est un travail considérable…
Julien : Ma mère m’a fait découvrir Coltrane’s Sound. On met l’album, j’écoute The Night Has a Thousand Eyes, je prends une claque. Après j’écoute Central Park West, je me suis pris une autre claque. Là, pour remettre le contexte, j’ai 13 ans.
On arrive à Equinox, et là je me prends la première grosse claque de ma vie. L’intro, le son… ça me fait un truc tellement violent que je me dis : « Ce morceau, il a été fait pour moi. » Aujourd’hui encore, j’ai presque l’impression que je l’ai écrit tellement ça me parle.
Je pense que c’est un peu la même histoire que Coltrane avec My Favorite Things. Il s’est approprié le morceau, il en a fait des centaines de versions, avec des solos interminables.
Moi, c’est pareil avec Equinox, puis plus tard avec Mister Day. Je me rappelle qu’on a dû écouter « Equinox » au moins six fois d’affilée. Il fallait que je réécoute le chorus, que je commence à relever… J’étais déjà dans ce processus-là. Ça m’a bouleversé.
Franck : Révélation, choc esthétique !

Julien : Révélation totale. Depuis ce jour-là, c’est un morceau que j’écoute quasiment tous les jours, et je ne m’en lasse pas.
Je me souviens, c’était à Noël, le Nouvel An, et le 3 janvier, j’ai 13 ans.
Ma grand-mère me fait découvrir Coltrane Plays the Blues. Premier morceau : Blues to Elvin. J’adore. Et là, je découvre Mister Day… et là pareil : j’écoute le morceau six, sept, huit fois. Je me dis : « Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? »
Ma grand-mère me dit : « Tu vois, je savais que ça te plairait. »
On l’a écouté ensemble plein de fois.
Et tous ces morceaux-là, plus tard, j’ai voulu les faire revivre, les remettre en lumière. Parce que ce ne sont pas forcément les plus joués. Mais moi, ce sont ceux qui me parlent profondément.
Et j’ai compris un truc : je suis un peu un “missionnaire”, entre guillemets. Ma mission, c’est de défendre cette musique, de la faire connaître, de la transmettre. Il y a énormément de gens qui ne la connaissent pas, et elle mérite vraiment d’être davantage diffusée.
Franck : D’autant que ton travail a été récompensé au conservatoire : médaille de la ville de Cannes et félicitations à l’unanimité du jury.
Julien : Oui, merci !
Franck : Et depuis, la machine est lancée… La locomotive !
Julien : J’ai vécu un rêve qui a changé ma vie pour toujours.
Je m’endors normalement… et pendant la nuit, je me retrouve projeté aux États-Unis. J’ai l’impression de vivre quelque chose de totalement réel. Je suis dans un club de jazz à Philadelphie — alors que je n’y suis jamais allé de ma vie.
Je vois une salle un peu insalubre, vieille. Je vois les voitures, des Cadillacs avec des jantes chromées… Je me souviens de tout.
Je rentre dans le club avec mon saxophone.
Et sur scène, qui m’attend ? Coltrane.
Il me regarde et me dit : « Julien, on t’attend. Tu remplaces Eric Dolphy ! Il ne peut pas jouer. »
Il y avait McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones.
Je lui dis : « I can’t play with you, I was born in 1988. »
Mon cerveau refuse la situation.
Et il me répond : « Tu as oublié d’où tu viens ? »
Il insiste : « On n’a pas le temps. Sors ton sax. On joue maintenant. »
On joue Impressions. Et je le vois comme si c’était réel : costume gris à rayures, en train de jouer, accroupi, en sueur. Je joue derrière lui. Je me donne à fond. On termine le morceau. Miles est là, dans la salle, en train de nous regarder.
Des gens fument, je me souviens même de l’odeur des cigarettes.
À la fin, Miles dit :
– « C’est bien… mais vous pouvez mieux faire. »
Coltrane me regarde et me dit :
- « Tu ne dois jamais oublier d’où tu viens.
Ta mission, c’est de jouer ma musique, de jouer la tienne, et de continuer l’histoire du jazz. »
Elvin Jones me dit :
- « Keep swinging… Don’t never stop playing jazz. »
Le lendemain, je me réveille… et je dois aller travailler. Mais je ne suis plus là. J’ai encore les odeurs, les voix… c’est comme si c’était réel.
Et encore aujourd’hui, parfois, je revis ça.
Il n’y a pas longtemps : Studio – août 2024, Cagnes-sur-Mer.J’enregistre Song of Praise. Je suis détendu, avec mes amis. Et là, je ressens exactement la même chose qu’à 12 ans : une présence.
En fermant les yeux, je revois Coltrane en face de moi.
Franck : Mais là, t’es éveillé ?
Julien : Oui. Je joue, je suis en train d’enregistrer. Et il me regarde avec un sourire. Comme s’il était heureux que je fasse ce qu’il m’a dit !
Quand on termine, mon pianiste me dit :
« Là, ce n’était pas toi… j’ai entendu Coltrane. »
Tous les musiciens présents m’ont confirmé qu’il s’était passé quelque chose.
Franck : Tu as senti sa présence. Il « te » jouait ?
Julien : Oui. Spirituellement, il était là !
Aujourd’hui, je veux continuer à faire vivre la musique de Miles et de Coltrane partout dans le monde. Il y a tellement de gens qui ne connaissent pas Kind of Blue, Milestones… ou d’autres morceaux moins joués.
Mon objectif, c’est de jouer cette musique et de continuer à écrire la mienne. On va faire ce troisième album avec Baptiste Herbin , ça va être fantastique, tu vois. Baptiste Herbin c’est aussi le Coltrane d’aujourd’hui. Mais de toute façon, il y a un truc dont je suis conscient, égaler Coltrane, c’est impossible, j’y arriverai jamais, parce que je ne suis pas lui, je ne serai jamais lui.
Franck : C’est un projet métaphysique… psychologique, humoristique (car distancié ; conscient ; loin de l’esprit de lourdeur dirait Nietzsche)! Mais effectivement, c’est bien de diffuser la musique de Coltrane sans vouloir l’égaler, mais en insufflant cette âme.
Julien : Il y a quelque chose de spirituel chez Coltrane, notamment dans A Love Supreme. Il était dans une quête absolue. C’est une oeuvre magistrale.
Et contrairement à ce que certains pensent, sa musique est extrêmement complexe — Giant Steps, par exemple, est redoutable. Et moi, personnellement, il y a un truc qui me… Je peux même affirmer le mot, ça me perfore le cœur, ça me touche en plein cœur : C’est le son de Coltrane, c’est un truc que je retrouve nulle part, que je retrouverai jamais nulle part. Je pense qu’il n’y a aucun saxophoniste sur Terre qui aura un son comme ça un jour. Il avait un son à lui.
Franck : Est-ce qu’on peut dire qu’il a créé un langage, il a créé une structure et à l’intérieur de laquelle, on peut improviser, il y a un autre langage qui vient se superposer ? Avec le fameux Circle of fith. Et puis il a lancé un peu une bombe qu’il faut recontextualiser.
Il y avait une période socio-économique très très difficile aux Etats-Unis. Donc, effectivement il y avait des choses horribles qui se passaient pour la communauté afro-américaine. Il a lancé ça pour faire le break ultime tant dans sa vie personnelle que dans la société américaine.
Julien : Au-delà du mot aimer, j’aime cet homme-là et j’ai un respect immense pour la personne qu’il était. Lui, il a galéré tout le temps. Ça a été super dur. Quand tu es à Paris, que tu joues à l’Olympia, que tu te fais siffler, ça doit quand même être très dur. Je pense que ça doit être terrible.
Franck : L’Olympia, c’est un moment historique parce que les gens n’ont pas… « entendu » et il était « en avance ». C’est très actuel. On peu faire un parallèle dans un autre instrument, la guitare, avec Carlos Santana qui est d’ailleurs très proche de la musique de Coltrane. Il était par exemple cet été à JAZZ IN MARCIAC… c’était un show phénoménal. Il n’a pas fait un break de tout le concert… De A à Z ça a été une tornade, un solo à la batterie de sa compagne Cindy Blackman… j’ai entendu ça, ce son, ce souffle une fois avec Elvin Jones… on entendait la même chose. Eh bien, c’est un peu le côté négatif des réseaux sociaux, alors que tout le chapiteau a vécu un moment phénoménal, il y en a qui se sont « fourbement » vengés sur les réseaux sociaux. Ils n’ont pas sifflé, mais ils ont parlé de son attitude, etc. Qu’il mâchait un chewing-gum… Ils parlaient du chewing-gum…(détail insignifiant !!!) par ressentiment, alors que c’était un moment d’anthologie… justement de maîtrise, de grammaire harmonique, d’inventivité, de détachement, de maestria… L’Histoire se répète… (Quand le sage montre la guitare l’imbécile regarde le chewing-gum…!!!).
Julien : Il y a des trucs qui me scient ! Coltrane, il disait :
« Si je joue un air, j’aimerais que mon ami qui n’a pas d’argent en reçoive immédiatement. Si je joue pour un ami malade, j’aimerais qu’il guérisse. »
Enfin, quand on entend des trucs comme ça, ça va quand même loin. Au moins, quand on entend qu’en 1966, il a été prier au Japon pour la paix et l’amour universel sur Terre et l’arrêt des guerres, je te dis que le mec, il avait une vision du monde de Saint !
Franck HERCENT
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