Il faut prendre la littérature très au sérieux. Mais il n’est pas indispensable de se prendre soi-même, trop au sérieux, en s’adonnant à la littérature. Au contraire même ! Les écrivains que j’aime jouent avec les mots, les sons, les rythmes, ils cabriolent, ils sont graves, bien sûr, mais leur gravité se pulvérise dans de grands éclats de rire.
Prenons un mot sérieux, par exemple, qui touche presque à la magie, à l’indicible, à ce qui relie les hommes au monde de l’esprit, à ce qui les dépasse, le mot « chaman » qui désigne celui qui, dans une communauté, est chargé en quelque sorte d’une médiation entre les siens, sa famille, ses amis, son groupe et l’au-delà où tourbillonnent les fantômes, les dieux, l’indicible, peu importe !
Eh bien Franck Hercent s’empare de ce mot, il le décortique comme un écureuil une noisette, et il en retire d’abord sa première et délectable syllabe, cha… ou chat, si vous préférez.
Le jeu commence, l’impertinence, la sarabande, la pure fantaisie, mais pour déboucher sur quelque chose de sérieux ou d’essentiel même comme la littérature – cette rêverie poétique qui, toujours, nous console et nous libère.
Le chat, serait-il donc un chaman, un intercesseur avec le monde spirituel, avec l’indicible ? Tous ceux qui ont eu le privilège de vivre avec eux, le savent bien : les chats se retranchent dans leurs mystères, ils nous laissent entrevoir un autre monde où nous n’auront jamais accès. Baudelaire ne s’y était pas trompé. Et Céline non plus qui, de son chat, Bébert, affirmait : « c’est l’ensorcellement même, le tact en ondes. »
Un jour, à déjeuner, le poète et dramaturge René de Obaldia m’a dit, avec sa gravité et sa jeunesse de vieil homme éternellement rieur (on le fêtait pour son centième anniversaire !) : « Le chat : une sentinelle de l’invisible. »
Rieur, c’est un mot que je retiendrai aussi à propos de Franck Hercent. Rieur comme un saltimbanque de la poésie.
Il manipule les mots, les lance, les rattrape, tel un jongleur, il les escamote. Il les fait réapparaître aussi sous une autre forme, tel un illusionniste, il s’amuse avec son « matou manitou » qui fait des grâces et mille promesses à sa belle chartreuse. Les mots, les grappes de mots sont des notes qu’il enchaîne en libre improvisation, qu’il compresse, qu’il dilate, avec lesquels on dirait aussi qu’il danse.
Franck Hercent aime le jazz. Cela se sent. Mieux, cela s’entend quand on le lit. Il prend des solos, enchaîne avec des duos, des trios, quand intervient la voix de basse du riverain, qui n’en peut plus de tout ce boucan des chats, mis en scène dans le voisinage. Et on s’en amuse de bon cœur.
Je pense à Rossini, qui prenait, lui aussi, la musique très au sérieux, sans se prendre trop au sérieux, quand il composait, et qui s’amusa un jour à écrire son célébrissime « duo des chats ».
De son côté, Franck Hercent fait donc jazzer sa prose, ses vers, son théâtre poétique. Il est rieur comme un pape ou sérieux comme un baladin. Il est inattendu, surtout quand il semble s’abandonner, stylo en main (le stylo est un instrument de musique comme un autre) à ses vagabondes improvisations.
Et je ne vous dis rien de la coda de son « Chaman », une pirouette au parfum doux-amer…
Frédéric Vitoux de l’Académie française
franck ofloCHAMAN par Frédéric VITOUX de l’Académie française
JULTRANE PLAYS MILES & JOHN à l’occasion du centenaire de JOHN COLTRANE et MILES DAVIS à JAZZ IN MARCIAC
Dans cet entretien inédit, on découvre la genèse d’un parcours musical hors du commun, marqué très tôt par une sensibilité exceptionnelle au jazz. Dès l’enfance, Julien développe un lien profond avec la musique de John Coltrane, qui devient une véritable source d’inspiration et presque une vocation. À travers ses souvenirs, ses influences et ses expériences marquantes, il raconte la construction progressive de son identitéartistique. Entre passion, spiritualité et transmission, ce témoignage éclaire le chemin d’un musicien habité par sa mission.
Franck : Commençons par l’origine de ton projet. Comment tout cela a-t-il commencé, puisqu’apparemment ça a commencé très, très tôt ? Julien : Au commencement, c’est que je chantais avant de parler.
Ça, c’est ma mère qui me l’a dit. Ensuite, elle m’a raconté que, quand j’étais vraiment tout petit, j’avais genre 10 ou 11 mois, donc c’était un peu avant mes 1 an. J’étais dans mon parc et, comme tous les gamins, des fois, j’avais des moments un peu d’agacement, d’énervement. Et en fait, elle mettait souvent du jazz à la maison, mais quand elle mettait Coltrane, ça me calmait instantanément. C’est-à-dire que c’était un peu comme un médicament, comme un tranquillisant pour moi. C’était instantané : je me calmais tout de suite. Franck : C’était apaisant ? T’as senti que tu aimais cette musique déjà très tôt ? Julien : Directement. Puis j’étais extrêmement sensible au saxophone.
Quand je n’étais pas encore né, quand il y avait du saxophone, je bougeais dans le ventre de ma mère. Ça, c’est ma mère et mes parents qui me l’ont raconté. Il y a une autre anecdote que je peux te raconter, qui va beaucoup te plaire, je pense. C’est en mars 88, il y a eu un concert de Roy Haynes à Aix-en-Provence. Ma mère était enceinte de 7 mois. Roy Haynes touche le ventre de ma mère et lui dit, en anglais : « Lui, ce sera un garçon et ce sera un grand musicien, et on va en entendre parler plus tard ! »
Donc ça, c’est quand même des trucs qui sont…
Franck : Prophétiques… ! Julien : Qui sont réels et quand même assez impressionnants. Parce que Roy Haynes disant ça à mes parents, tu vois… Et mon père dansait avec Dee Dee Bridgewater. Moi, j’étais pas né, donc ça, c’est les prémices.
Et puis après, moi, je me souviens : mon premier souvenir de vie réelle, c’était quand j’avais deux ans. C’était l’automne, et on écoutait Kind of Blue avec ma mère, à la maison. Et dès que Coltrane arrivait, ça me mettait dans un état de transe. Je me rappelle vraiment de cet état, et à chaque fois, depuis ce jour-là, je voulais remettre toujours les mêmes solos. Toujours, toujours. Je voulais revenir en arrière : je lui demandais de remettre en arrière, d’écouter 10 fois, 20 fois, 30 fois les mêmes choses.
Julien: Deux ans après, je me suis mis à la flûte à bec, donc j’avais 4 ans, mais ça a été très rapide. Et là, j’écoutais en boucle un solo de sax qui m’a vraiment marqué. C’est le concert du 20 mars 1960 ou 61, je ne sais plus, je crois que c’est 60, avec Miles et Coltrane. Et le solo de So What, où il y a un break — pour moi, c’est le plus beau break de l’histoire du jazz. T’as Miles qui fait (chant), puis Coltrane qui rentre (chant), commence son solo très lyrique, très posé, puis là il fait un solo tellement… violent — parce que c’est quand même le mot — qu’il se fait siffler. Les gens ne comprennent pas ce qu’il se passe. Ils n’ont pas conscience qu’ils sont en train de vivre un moment qui restera gravé dans l’histoire du jazz. Ils découvrent le jeune homme en colère, avec un langage complètement différent de Miles.
Moi, ça m’a vraiment interpellé. Je m’en rappelle : ça m’a tellement marqué que ma flûte à bec — qui est encore à la maison — que j’ai tellement jouée que j’ai mordu le bec. Il y a encore les traces de mes dents. J’essayais de refaire, note pour note, les solos de Coltrane.
Et à partir de là, ma bio est lancée. Je sais déjà que je veux faire du saxophone. Donc je demande à mes parents : « Est-ce que je peux faire du sax ? » Et ils me disent : « Bah non, tu es trop petit… » Donc, je suis très frustré.
À l’âge de 8 ans, je commence le saxophone. J’avais tout écouté, mais dès que je revenais à Coltrane… c’était incroyable. Franck : Oui, pour le coup, on peut dire que tu es vraiment tombé dans la marmite… C’est étonnant, c’est très rare… parce qu’à cet âge-là, on n’écoute pas Coltrane, ou très peu.
Julien : À 10 ans, je connaissais déjà A Love Supreme, Olé, Africa Brass, Spiral. Je connaissais toutes les versions par cœur… Franck : C’est-à-dire que tu pouvais le jouer ? Julien : Le jouer, non, parce que j’étais trop jeune. Mais par contre, je le connaissais par cœur. Je chantais tous les solos. Le jouer, non, quand même pas. Ça, c’est venu beaucoup plus tard, vers 15 ans. Franck : Oui, c’est un travail considérable… Julien : Ma mère m’a fait découvrir Coltrane’s Sound. On met l’album, j’écoute The Night Has a Thousand Eyes, je prends une claque. Après j’écoute Central Park West, je me suis pris une autre claque. Là, pour remettre le contexte, j’ai 13 ans.
On arrive à Equinox, et là je me prends la première grosse claque de ma vie. L’intro, le son… ça me fait un truc tellement violent que je me dis : « Ce morceau, il a été fait pour moi. » Aujourd’hui encore, j’ai presque l’impression que je l’ai écrit tellement ça me parle.
Je pense que c’est un peu la même histoire que Coltrane avec My Favorite Things. Il s’est approprié le morceau, il en a fait des centaines de versions, avec des solos interminables.
Moi, c’est pareil avec Equinox, puis plus tard avec Mister Day. Je me rappelle qu’on a dû écouter « Equinox » au moins six fois d’affilée. Il fallait que je réécoute le chorus, que je commence à relever… J’étais déjà dans ce processus-là. Ça m’a bouleversé. Franck : Révélation, choc esthétique ! Julien : Révélation totale. Depuis ce jour-là, c’est un morceau que j’écoute quasiment tous les jours, et je ne m’en lasse pas.
Je me souviens, c’était à Noël, le Nouvel An, et le 3 janvier, j’ai 13 ans. Ma grand-mère me fait découvrir Coltrane Plays the Blues. Premier morceau : Blues to Elvin. J’adore. Et là, je découvre Mister Day… et là pareil : j’écoute le morceau six, sept, huit fois. Je me dis : « Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? »
Ma grand-mère me dit : « Tu vois, je savais que ça te plairait. »
On l’a écouté ensemble plein de fois.
Et tous ces morceaux-là, plus tard, j’ai voulu les faire revivre, les remettre en lumière. Parce que ce ne sont pas forcément les plus joués. Mais moi, ce sont ceux qui me parlent profondément.
Et j’ai compris un truc : je suis un peu un “missionnaire”, entre guillemets. Ma mission, c’est de défendre cette musique, de la faire connaître, de la transmettre. Il y a énormément de gens qui ne la connaissent pas, et elle mérite vraiment d’être davantage diffusée.
Franck : D’autant que ton travail a été récompensé au conservatoire : médaille de la ville de Cannes et félicitations à l’unanimité du jury. Julien : Oui, merci ! Franck : Et depuis, la machine est lancée… La locomotive ! Julien : J’ai vécu un rêve qui a changé ma vie pour toujours.
Je m’endors normalement… et pendant la nuit, je me retrouve projeté aux États-Unis. J’ai l’impression de vivre quelque chose de totalement réel. Je suis dans un club de jazz à Philadelphie — alors que je n’y suis jamais allé de ma vie.
Je vois une salle un peu insalubre, vieille. Je vois les voitures, des Cadillacs avec des jantes chromées… Je me souviens de tout.
Je rentre dans le club avec mon saxophone.
Et sur scène, qui m’attend ? Coltrane.
Il me regarde et me dit : « Julien, on t’attend. Tu remplaces Eric Dolphy ! Il ne peut pas jouer. »
Il y avait McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones.
Je lui dis : « I can’t play with you, I was born in 1988. »
Mon cerveau refuse la situation.
Et il me répond : « Tu as oublié d’où tu viens ? »
Il insiste : « On n’a pas le temps. Sors ton sax. On joue maintenant. »
On joue Impressions. Et je le vois comme si c’était réel : costume gris à rayures, en train de jouer, accroupi, en sueur. Je joue derrière lui. Je me donne à fond. On termine le morceau. Miles est là, dans la salle, en train de nous regarder.
Des gens fument, je me souviens même de l’odeur des cigarettes.
À la fin, Miles dit :
– « C’est bien… mais vous pouvez mieux faire. »
Coltrane me regarde et me dit : - « Tu ne dois jamais oublier d’où tu viens. Ta mission, c’est de jouer ma musique, de jouer la tienne, et de continuer l’histoire du jazz. » Elvin Jones me dit : - « Keep swinging… Don’t never stop playing jazz. »
Le lendemain, je me réveille… et je dois aller travailler. Mais je ne suis plus là. J’ai encore les odeurs, les voix… c’est comme si c’était réel.
Et encore aujourd’hui, parfois, je revis ça.
Il n’y a pas longtemps : Studio – août 2024, Cagnes-sur-Mer.J’enregistre Song of Praise. Je suis détendu, avec mes amis. Et là, je ressens exactement la même chose qu’à 12 ans : une présence.
En fermant les yeux, je revois Coltrane en face de moi.
Franck : Mais là, t’es éveillé ? Julien : Oui. Je joue, je suis en train d’enregistrer. Et il me regarde avec un sourire. Comme s’il était heureux que je fasse ce qu’il m’a dit !
Quand on termine, mon pianiste me dit : « Là, ce n’était pas toi… j’ai entendu Coltrane. »
Tous les musiciens présents m’ont confirmé qu’il s’était passé quelque chose.
Franck : Tu as senti sa présence. Il « te » jouait ? Julien : Oui. Spirituellement, il était là !
Aujourd’hui, je veux continuer à faire vivre la musique de Miles et de Coltrane partout dans le monde. Il y a tellement de gens qui ne connaissent pas Kind of Blue, Milestones… ou d’autres morceaux moins joués.
Mon objectif, c’est de jouer cette musique et de continuer à écrire la mienne. On va faire ce troisième album avec BaptisteHerbin , ça va être fantastique, tu vois. Baptiste Herbin c’est aussi le Coltrane d’aujourd’hui. Mais de toute façon, il y a un truc dont je suis conscient, égaler Coltrane, c’est impossible, j’y arriverai jamais, parce que je ne suis pas lui, je ne serai jamais lui.
Franck : C’est un projet métaphysique… psychologique, humoristique (car distancié ; conscient ; loin de l’esprit de lourdeur dirait Nietzsche)! Mais effectivement, c’est bien de diffuser la musique de Coltrane sans vouloir l’égaler, mais en insufflant cette âme.
Julien : Il y a quelque chose de spirituel chez Coltrane, notamment dans A Love Supreme. Il était dans une quête absolue. C’est une oeuvre magistrale.
Et contrairement à ce que certains pensent, sa musique est extrêmement complexe — Giant Steps, par exemple, est redoutable. Et moi, personnellement, il y a un truc qui me… Je peux même affirmer le mot, ça me perfore le cœur, ça me touche en plein cœur : C’est le son de Coltrane, c’est un truc que je retrouve nulle part, que je retrouverai jamais nulle part. Je pense qu’il n’y a aucun saxophoniste sur Terre qui aura un son comme ça un jour. Il avait un son à lui.
Franck : Est-ce qu’on peut dire qu’il a créé un langage, il a créé une structure et à l’intérieur de laquelle, on peut improviser, il y a un autre langage qui vient se superposer ? Avec le fameux Circle of fith. Et puis il a lancé un peu une bombe qu’il faut recontextualiser.
Il y avait une période socio-économique très très difficile aux Etats-Unis. Donc, effectivement il y avait des choses horribles qui se passaient pour la communauté afro-américaine. Il a lancé ça pour faire le break ultime tant dans sa vie personnelle que dans la société américaine.
Julien : Au-delà du mot aimer, j’aime cet homme-là et j’ai un respect immense pour la personne qu’il était. Lui, il a galéré tout le temps. Ça a été super dur. Quand tu es à Paris, que tu joues à l’Olympia, que tu te fais siffler, ça doit quand même être très dur. Je pense que ça doit être terrible.
Franck : L’Olympia, c’est un moment historique parce que les gens n’ont pas… « entendu » et il était « en avance ». C’est très actuel. On peu faire un parallèle dans un autre instrument, la guitare, avec Carlos Santana qui est d’ailleurs très proche de la musique de Coltrane. Il était par exemple cet été à JAZZ IN MARCIAC… c’était un show phénoménal. Il n’a pas fait un break de tout le concert… De A à Z ça a été une tornade, un solo à la batterie de sa compagne Cindy Blackman… j’ai entendu ça, ce son, ce souffle une fois avec ElvinJones… on entendait la même chose. Eh bien, c’est un peu le côté négatif des réseaux sociaux, alors que tout le chapiteau a vécu un moment phénoménal, il y en a qui se sont « fourbement » vengés sur les réseaux sociaux. Ils n’ont pas sifflé, mais ils ont parlé de son attitude, etc. Qu’il mâchait un chewing-gum… Ils parlaient du chewing-gum…(détail insignifiant !!!) par ressentiment, alors que c’était un moment d’anthologie… justement de maîtrise, de grammaire harmonique, d’inventivité, de détachement, de maestria… L’Histoire se répète… (Quand le sage montre la guitare l’imbécile regarde le chewing-gum…!!!).
Julien : Il y a des trucs qui me scient ! Coltrane, il disait : « Si je joue un air, j’aimerais que mon ami qui n’a pas d’argent en reçoive immédiatement. Si je joue pour un ami malade, j’aimerais qu’il guérisse. »
Enfin, quand on entend des trucs comme ça, ça va quand même loin. Au moins, quand on entend qu’en 1966, il a été prier au Japon pour la paix et l’amour universel sur Terre et l’arrêt des guerres, je te dis que le mec, il avait une vision du monde de Saint !
franck ofloJULTRANE PLAYS MILES & JOHN à l’occasion du centenaire de JOHN COLTRANE et MILES DAVIS à JAZZ IN MARCIAC
DON QUISHEPP raconte la quête quichottesque du jazz. Le spectacle, adapté de l’ouvrage de Franck Hercent, s’inspire donc de la vie réelle des principaux protagonistes de l’histoire du jazz, notamment Archie Shepp et John Coltrane pris au piège de la société américaine des années 60-70 qui a instauré un système légal de ségrégation, qui durera près d’un siècle, depuis l’abolition de l’esclavage à l’issue de la guerre de Sécession en 1865. Le livre pose, en outre, une question d’actualité : qu’en est-il, aujourd’hui, de la Liberté ?
« Un texte indéfinissable » « comédiens excellents » JAZZ MAGAZINE – « Lire en Jazz » FRANCE MUSIQUE – « Don Quishepp ou la magie du jazz » LA DEPECHE DU MIDI – « Une épopée moderne avec ce qu’il lui faut d’universalité pour devenir une Ballade parfaitement Swing » JAZZ IN MARCIAC
DON QUISHEPP
Comme on offre un bijou
Il grava ce précepte
Appelé « Principe » ou
« Théorème d’Archie Shepp » :
« Tout corps plongé dans LE
Swing subit une poussée
Verticale vers les cieux…
Bref, se sont décoller…
Grâce à cette envolée,
Ascension insensée,
En pleine Voie lactée
On s’en va à rêvasser ! »
DON QUISHEPP, inspiré de la poésie romanesque cervantine, cherche à traduire l’âme de ce « personnage princeps » (à la fois dernier d’une époque révolue et premier de l’ère moderne), ce souffle vital qui s’élance à l’assaut d’un inaccessible sublime, aussi salvateur que chimérique. Un sentiment universel que partagent les impétueux postulants, tant dans leur soif de justice que dans leurs défaites, revers qui deviennent largement prépondérants, et qui ne suscitent que lazzis et quolibets de la part des bélîtres majoritaires. « Les ecchymoses sont les médailles de l’honneur » lançait désinvolte l’ingénieux hidalgo de la Mancha illustrant ainsi sa quête d’idéal et son engagement envers ses principes, malgré les obstacles qu’il rencontre.
C’est pourquoi la littérature est aussi indispensable à l’être humain et à sa construction – à sa résilience. Les exemples de ces albatros en butte avec la société sont légion, en particulier, dans l’histoire du jazz : Louis Armstrong expulsé ; Miles Davis matraqué ; Thelonious Monk, Ella Fitzgerald, Charlie Parker subissant de plein fouet la ségrégation ; Martin Luther King assassiné… Mais également dans l’histoire des idées en général : Archimède, Gordiano Bruno exécutés ; Galilée emprisonné ; Darwin rejeté ; Nietzsche dévoyé ; Freud « autodafé » ; Lacan excommunié ; Molière, Flaubert, Baudelaire condamnés ; Hugo exilé…
Cervantès, Eurêkiste de génie, a voulu faire la parodie des mœurs médiévales et de l’idéal chevaleresque, ainsi qu’une critique des structures archaïques d’une société espagnole rigide et vécue comme absurde en utilisant le mélange des voix narratives, de genres et de tons : comiques, poétiques, lyriques, politiques, etc. Transposée dans la société capitaliste et ségrégationniste des USA, (ou d’ailleurs), il fallait donc déconstruire le verbiage qui est insufflé à dessein et rendu possible par une structure de discours déshumanisée instrumentalisant une novlangue aliénante. « Le vrai est un moment du faux » dira Guy Debord dans la Société du spectacle rejoignant par-là Georges Orwell.
DON QUISHEPP, sans prendre parti entre idéalisme et matérialisme, s’inscrit néanmoins dans la matérialité du langage de sorte à créer une « Jazz Writing » en utilisant les lettres comme des notes de musiques. Un dialogue qui s’incarne donc dans une prosodie : une « écriture jazz ». L’architecture du récit, en miroir, est construite pour faire entendre (dans un jeu d’échos successifs horizontaux et verticaux), et voir (comme dans un tableau cubiste) plusieurs niveaux de lecture ou pour reprendre une formule de Roland Barthes : « un langage dans le langage ». Aussi, l’auditeur attentif au phrasé musical entendra-t-il des solos d’allitérations, d’assonances, d’hexamètres, d’heptasyllabes, d’alexandrins… De la musique avant toute chose…
franck ofloDON QUISHEPP, le spectacle adapté de l’ouvrage
« Nous ressentons tant de passion et d’amour pour la musique que je me sens une étincelle à chaque concert » déclarait Hiromi lors d’une tournée mondiale accompagnée du phénoménal Anthony Jackson (Michel Camilo, Paul Simon, Chick Corea…) à la basse et du colossal Simon Phillips (Toto, The Who, David Gilmore…) à la batterie. « L’un des groupes les plus dynamiques de notre temps » pour reprendre les termes du magazine Downbeat.
Hiromillésime 2019 : auditorium de Bordeaux, seule, en ouverture de la 10e édition du festival « l’Esprit du piano » pour son unique concert en France. Seule face à l’infini de la musique. Et autant dire d’emblée que sa prestation fut à la hauteur de la gageure et que ses phrases résonnèrent comme autant d’ondes sismiques sur l’océan du jazz. Il y a des moments inoubliables dans une vie car l’instant est décisif. Un livre peut faire cet effet-là, une visite au Louvre, un paysage, une rencontre, un visage… Que sais-je ? Le moment reste à jamais engrammé. Vous ouvre des perspectives. Cette soirée en fut. Et l’étincelle alluma un brasier de bravos.
Hiromiss. Elle assume son statut avec un brio déconcertant, une simplicité tranquille. Une joie de jouer sincère. Véridique. N’est-ce pas la meilleure définition du jazz ? Rarement dans l’histoire du jazz pianiste féminine porta si haut la technicité jazz avec un tel naturel, une générosité communicative, une authenticité évidente pour devenir l’une des plus grandes figures du piano jazz du 21° siècle.
HiromiHiromise à feu. Mercredi 13 novembre. 20 H 00. Embarquement immédiat. Dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un… Décollage assuré. Hirominimum garanti… Yeux de jais pétillants ; cheveux en pétard ; démarche souple ; féline ; large sourire ; gestes assurés ; chatte sauvage. Elle commença donc par une pièce intitulée Kaléidoscope comme pour rappeler que la musique peut être un instrument d’optique réfléchissant à l’infini et en couleurs la lumière extérieure. Do noir, Ré blanc, Mi rouge, Fa vert, Sol bleu… Je dirai quelque jour vos naissances swinguantes. Puis, elle enchaîna avec deux autres compositions Yellow Wurlitzer Blues et Whiteout. Cette dernière ayant été écrite dans la neige. Des notes qui pleuvent, qui flottent et se posent avec des douceurs de flocons. Hiromilligramme. C’est du lourd !
Inutile d’énumérer son parcours, il donne le tournis. Mais, comme toute créatrice, elle s’inspire de la vie de tous les jours. Elle ne pense pas que l’inspiration peut-être trouvée uniquement lors de très fortes émotions ou lorsqu’un événement dramatique apparaît mais dans la simplicité de la vie quotidienne pour autant qu’on sait la regarder… Comme on la comprend…
Son album SPARK raconte ce schème mental, ce schéma cognitif. Disque bréviaire pour celui qui chercherait une méthode ; lettre à un jeune jazzman ; Hiromissive ; lettre et le nom ; mode d’emploi pour tout poète qui se respecte : on ne naît pas flamme, on le devient. Hiromi l’a construit en 9 titres « comme un livre serait composé de chapitres » dit-elle : “l’étincelle” (Spark) vous saisit et vous plonge dans une transe (In a transe), vous transporte ailleurs (Take me away), un ailleurs fabuleux (Wonderland) jusqu’à la redescente où revient l’éternel dilemme (Dilemma) où il faut concilier avec “indulgence” le principe de réalité et le principe de plaisir… mais ce qui sera sera (What will be, Will be) ! Vous avez fait provisions suffisantes de visions… Et on se réveille (Wake up and dream) en douceur… Tout est bien (All is well). Tout cela étant symbolique, bien sûr, mais ce fut à peu près la sensation que nous eûmes ce soir pendant le concert.
Ce schéma de la transe est ancien. Magnifiquement décrit dans l’Ion : le fameux dialogue de Platon. Les poètes communiquent entre eux formant une véritable « chaîne d’inspirés ». Pas étonnant donc que l’on retrouve dans le panthéon d’Hiromi aussi bien les guitares éclectiques de Jeff Beck, de Frank Zappa que les compositions de Beethoven, Bach, Franz Liszt, Oscar Peterson ou Hamad Jamal… Lequel, hiératique, enchanta encore cet été le chapiteau de Jazz In Marciac dont la pianiste est une fidèle. L’inspiration poétique est donc pareille à la pierre d’aimant, qui peut attirer un anneau de fer, lequel devient à son tour aimanté et peut attirer un nouvel anneau. Hirominérale. Pas étonnant non plus qu’Hiromi livra ce soir des interprétations toutes personnelles, aimantées et transportées de Georges Gershwin (Rhapsody in various shades of Blue), de Paul Mc Cartney (fulgurante improvisation sur Blackbird) et, bien sûr, de l’inénarrable et immarcescible Mr C C. C’est peu être un détail pour vous mais pour moi ça groove beaucoup… Dialogue entre poètes oblige ! On les retrouve tous deux, dans cet excellent clip ludique, dansant et en ménage… A voir absolument !
Pas surprenant donc que l’on retrouve dans ces dialogues successifs les influences de compositeurs qui franchissent allègrement les frontières stylistiques. Et toujours le phrasé d’Hiromi est poussé à un tel niveau de sophistication et de complexité qu’il s’impose pourtant avec l’évidence et la force de la foudre. Sans maniérisme pour autant ! Comme si elle voulait balayer tout le spectre lumineux que contient l’étendue de son clavier noir et blanc. Son phrasé tombe du ciel. Hiromissile ! « Utiliser les mots de tout le monde et n’écrire comme personne” lançait Colette. Alors que comparativement, l’alphabet a 26 lettres alors que la gamme ne possède que 7 notes. Mais est-ce comparable ou complémentaire ?
Juste une précision
En termes sémantiques ;
Sachez chers moussaillons
Quelle est notre technique :
On ne cherche pas à vous
Emberlificoter… ;
Une chanson cherche à vous
« Embopbeliner »… oué !
C’est-à-dire que, loin
De vous berner, elle veut
Vous emmener dans les coins
Les plus Hiromineux.
SpectrumMême virtuosité pendant les rappels pour un public debout ovationnant la pianiste japonaise. Elle nous laissa en guise d’au revoir une image : sa composition Sepia effect issue de son dernier opus Spectrum… Comme une photo souvenir. Un instantané. L’image de l’une des meilleures pianistes de sa génération.
Ce soir-là ! Elle donna
Le meilleur d’elle-même ;
Ce soir là, elle se donna…
C’est pour ça qu’on l’aime.
La plus bop des filles ne peut donner que ce qu’elle a. Elle qui commença presque par hasard la musique. Enfant, n’ayant personne pour la garder, sa mère la laissa au fond de la salle pendant le cours de piano de son frère. Entendant le groupe chanter, elle se mit alors aussi à chanter spontanément. On lui demanda de sortir… (sic). Plus tard, lorsqu’elle rencontra le jazz pour la 1 ère fois, elle confie se souvenir : « Je ne pouvais juste pas m’empêcher de danser sur la musique… Mon corps bougeait tout du long et c’est alors que j’ai réalisé que ça s’appelait swing. » Aujourd’hui encore, ces mouvements ne l’ont pas quittée. Tout se passe comme si la musique venait de son corps, ses jambes dansant sous le clavier. Expressive, chaleureuse, elle donne ce qui danse en elle. Mais certains ont une telle générosité qu’en en prenant qu’un peu on est déjà comblé. Une fois qu’elle eut fini de jouer, le silence était encore d’elle… Un silence de swing, bien entendu. Hiromirobolante !
Nougaro. New’ Garo. Intemporel. Le souffle. Une soeur âme. Unique. Un coeur. Battant. Une écriture cherchant au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau ! Un style. Un feu. Sacré. A contre-temps d’une époque et de l’industrie musicale. Itinéraire d’un poète égaré parmi les chanteurs. Petit taureau invaincu. Inégalable. Claude Nougaro a ouvert une brèche mais a laissé une béance. Mosicien, il a créé un style : le cinémot. Pour certains, une utopie. A Marciac, une évidence où le langage jazz est un art patrimonial. Hommage inévitable lui est donc rendu cette année ainsi qu’à Jazz à vienne, Jazz sous les pommiers et Les Suds à Arles.
Une soirée nougaresque qui commenca donc avec le génie gallianesque et son New York Tango avec Adrien Moignard à la guitare et Diego Imbert à la contrebasse. Richard Galliano, compagnon de route et auteur, entre autres chefs-d’oeuvre, de « Tango pour Claude ». Ornithologie comparée. Clins d’oeil et entrecroisements chromatiques dans les compositions nacrées comme on croise des rimes virtuoses dans un quatrain métré : « Toulouse », « chat-pitre », Bach, Chaplin, « fou rire », « Walt for Nicky », etc.
Une gageure que d’interpréter les vers de l’homme aux semelles de swing… relevée dans l’allégresse par Fred Pallem pour animer (donner âme) à la direction musicale, une vingtaine de musiciens et un all-star de tous horizons composé de Souad Massi, Marion Rampal, Gabi Hartmann, Siân Pottok, Babx, Sanseverino, Jowee Omicil, André Minvielle, Jacques Gamblin et Ray Lema.
Nougaro inactuel et donc nouveau. Inactuel étant à prendre ici dans son acception Nietzschéenne car tournée vers l’avenir. Une « poésie de l’avenir » dira Rimbaud quand il exposera sa poétique et sa vision social du « travail » du poète. Claude Nougaro, poète sociétal (racisme, amour, religion, écologie, football, révolution avec « Paris mai » censurée de radio et de télévision…) qui peignit les travers d’une société déjà tournée vers ses fausses « mythologies » et qui s’extraya volontiers de la déferlante sèche et mercantile des bluettes yéyés qui se déclinaient sur le ronron prosaïque de 4 accords syncopés. Il préféra l’ineffable mystère authentique de la note bleue et de ses solos infinis. Un talent protéiforme, pétri de verve hugolienne, décrit, avec justesse, comme « l’homme qui avait un peuple dans la voix », s’inscrivant de plain-pied dans le jazz existentiel de Saint-Germain-des-Prés : Sartres, Vian, Miles, Cocteau, Audiberti…
Déjà, dans Libération en 1973, il déplorait que la chanson ne fût plus un art du tout : « La chanson, c’est un terme qui porte à confusion. D’un côté, ce qu’on entend à la radio : des tonnes de lieux communs… » […] « Je me sens profondément inscrit, d’une façon presque organique, dans la réalité du rythme. Le rythme, et ceci est très mystérieux, se situe aux origines de la vie. Il est inscrit dans notre chair et dans la structure même de notre pensée. » Lucide, il savait que l’emploi même du vocable « poésie » est dérisoire car il peut prêter à rire et est associé à d’immédiates métaphores comme, par exemple, aller chercher quelque framboises dans le ciel… Métaphores dans lesquelles certains s’engouffrent vite. Même sans malveillance… La poésie, il la préférait quichottesque, à plein poumons, signifiante, cinématographique, à bout de souffle, crescendo comme l’illustrent ses chansons. Un langage autre fabriquant un présent plus vrai que nature. Traduisant la musique en mot. Au pied de la lettre…
« Ce que je veux faire passer, c’est l’inconnu. Je cherche à créer des fantômes plus vivants que la vie. Je n’y arrive pas souvent. De toute façon, le chant, le chant-songe, c’est un art collectif. Quand je chante, je suis entouré de musiciens, avec lesquels il y a une trame singulière. Et nous sommes là une dizaine, au milieu des jeux de sons et de lumières, pour pêcher je ne sais quel poisson inouï. Alors, si vous ne voyez pas le poisson sortir de l’eau, eh bien, c’est que c’est loupé. Mais parfois, il y en a qui le voient… »
Chapeau bas…
Océane, brésilienne, africaine, architecturée comme une cathédrale, cette inspiration il la puisa au confluent des métissages sémantiques et musicaux. C’est une définition du jazz comme l’ont montré les accords solaires de Rolando Luna évoquant Baden Powell, Chico Buarque et tant d’autres : Chucho Valdes, Kenny Garett, Marcus Miller, Ornette Coleman, Dave Brubeck, Louis Armstrong… Le jazz, c’est un tissage, un maillage, une trame : un texte (textus). Une histoire faite de la même étoffe. Comme l’humanité ?
Claude Nougaro a ouvert une brèche mais a laissé une « ordonnance », une méthodologie. Car il croyait, dans la bonne tradition grecque philosophique, au pouvoir salvateur des mots. « Négro-grec » comme il aimait à dire, il y a autant de pépites dans ses ouvrages que dans ses chansons : « Ecrivain, vaincre le vain » ; « L’accord ou la corde » ; « Un poète est un mystique à l’envers, en vers et contre tout. »
Dans une interview, il déclara : « Je pense que les formes soi-disant « archaïques » de la poésie française et notamment la prosodie classique, avec l’alexandrin et l’octosyllabe, je pense que ce carrefour actuel, cette conjonction avec la musique, et surtout la musique rythmique de notre temps, ça va donner une chance nouvelle à la forme classique du vers français car je trouve qu’il y a entre la structure, les cadences du vers français et les cadences de la musique, par exemple, de jazz, qu’il y a absolument des identités profondes. Et l’alexandrin de 12 pieds, par exemple, est tout à fait à l’aise dans le blues de 12 mesures. Il y a arithmétiquement une espèce d’identité, oui. »
Musique !
franck ofloLe degré jazz de l’écriture – Jazz In Marciac
Il faut prendre la littérature très au sérieux. Mais il n’est pas indispensable de se prendre soi-même, trop au sérieux, en s’adonnant à la littérature. Au contraire même ! Les écrivains que j’aime jouent avec les mots, les sons, les rythmes, ils cabriolent, ils sont graves, bien sûr, mais leur gravité se pulvérise dans de grands éclats de rire.
Prenons un mot sérieux, par exemple, qui touche presque à la magie, à l’indicible, à ce qui relie les hommes au monde de l’esprit, à ce qui les dépasse, le mot « chaman » qui désigne celui qui, dans une communauté, est chargé en quelque sorte d’une médiation entre les siens, sa famille, ses amis, son groupe et l’au-delà où tourbillonnent les fantômes, les dieux, l’indicible, peu importe !
Eh bien Franck Hercent s’empare de ce mot, il le décortique comme un écureuil une noisette, et il en retire d’abord sa première et délectable syllabe, cha… ou chat, si vous préférez.
Le jeu commence, l’impertinence, la sarabande, la pure fantaisie, mais pour déboucher sur quelque chose de sérieux ou d’essentiel même comme la littérature – cette rêverie poétique qui, toujours, nous console et nous libère.
Le chat, serait-il donc un chaman, un intercesseur avec le monde spirituel, avec l’indicible ? Tous ceux qui ont eu le privilège de vivre avec eux, le savent bien : les chats se retranchent dans leurs mystères, ils nous laissent entrevoir un autre monde où nous n’auront jamais accès. Baudelaire ne s’y était pas trompé. Et Céline non plus qui, de son chat, Bébert, affirmait : « c’est l’ensorcellement même, le tact en ondes. »
Un jour, à déjeuner, le poète et dramaturge René de Obaldia m’a dit, avec sa gravité et sa jeunesse de vieil homme éternellement rieur (on le fêtait pour son centième anniversaire !) : « Le chat : une sentinelle de l’invisible. »
Rieur, c’est un mot que je retiendrai aussi à propos de Franck Hercent. Rieur comme un saltimbanque de la poésie.
Il manipule les mots, les lance, les rattrape, tel un jongleur, il les escamote. Il les fait réapparaître aussi sous une autre forme, tel un illusionniste, il s’amuse avec son « matou manitou » qui fait des grâces et mille promesses à sa belle chartreuse. Les mots, les grappes de mots sont des notes qu’il enchaîne en libre improvisation, qu’il compresse, qu’il dilate, avec lesquels on dirait aussi qu’il danse.
Franck Hercent aime le jazz. Cela se sent. Mieux, cela s’entend quand on le lit. Il prend des solos, enchaîne avec des duos, des trios, quand intervient la voix de basse du riverain, qui n’en peut plus de tout ce boucan des chats, mis en scène dans le voisinage. Et on s’en amuse de bon cœur.
Je pense à Rossini, qui prenait, lui aussi, la musique très au sérieux, sans se prendre trop au sérieux, quand il composait, et qui s’amusa un jour à écrire son célébrissime « duo des chats ».
De son côté, Franck Hercent fait donc jazzer sa prose, ses vers, son théâtre poétique. Il est rieur comme un pape ou sérieux comme un baladin. Il est inattendu, surtout quand il semble s’abandonner, stylo en main (le stylo est un instrument de musique comme un autre) à ses vagabondes improvisations.
Et je ne vous dis rien de la coda de son « Chaman », une pirouette au parfum doux-amer…
Frédéric Vitoux de l’Académie française
franck ofloCHAMAN par Frédéric VITOUX de l’Académie française
Le monde du jazz est en deuil. Il a perdu l’un de ses musiciens les plus renommés. Lucky Peterson était un prodige du jazz blues. Guitariste, organiste, interprète… son style était qualifié d’unique parce qu’à l’intersection de plusieurs esthétiques musicales. Quinqua taquin et éclatant, clinquant sourire coquet et yeux provocants, Lucky s’était peut-être assagi avec l’âge mais l’intensité était intacte. Showman, Lucky Peterson était un « grand » parce qu’il avait ce supplément d’âme, cette personnalité chaleureuse, cet esprit singulier qui nourrissaient une créativité foisonnante. Phénoménale. « Je suis le Blues. Peut être même un peu plus…je fais plein de choses… » disait-il. De la musique… avant toute chose ! Il avait le don de nous extraire de ce monde, sa voix profonde sondant le vertige infini d’un Réel dénué de tout semblant. Il illustrait à merveille cette énigmatique poésie de la mystérieuse note bleue. Il savait créer l’instant éternel. Lucky Peterson s’en est allé (évidemment trop tôt) comme s’en vont les jazzmen. En silence. Il y a fort à parier qu’aucun journal de 20 h n’en parlera. Mais le paradis des poètes jazz accueille sans doute l’un de ses chantres les plus éminents. You are still here Lucky. Forever.